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MISSION BEAUTE


Dans les scannogrammes de Luzia Simons, la beauté s’élance le long de fines tiges pour vivre ses derniers instants dans le pathos de l’éphémère, imposant l’idée que le désir de bonheur doit rester un désir et que la mort réclame inévitablement son dû. On pourrait croire que ces images participent d’un rite du désir censé effacer l’éphémère, tout en le cimentant par ailleurs au moyen des citations sagaces qu’elles contiennent.


Ici, une tulipe ouvre sa fleur, auratisant son essentiel désir afin de nous plonger dans un bref moment fantastique où les événements se fondent dans l’obscurité de l’arrière-fond, de manière à ce que l’attention peine à tout saisir et que le regard, légèrement euphorisé, se réfugie sur les contours. Là, les pétales – glanées non pas dans des archives photographiques, mais sorties d’un vase pour être posées à même le scanner – subissent de pacifiques déformations révélant le drame secret qui se joue dans la nature : la sourde lutte mortelle qui voit les fruits périr et les fleurs se faner.


C’est le pathos de l’éphémère qui domine chacune de ces images de Luzia Simons – le deuil d’une splendeur d’ores et déjà passée malgré les apparences, un hymne à Eros et Thanatos. Nous devons alors adapter nos désirs d’idylle à la réalité, sachant que les vraies catastrophes se déroulent toujours dans l’ombre.


Les fleurs ne sauraient pousser indéfiniment. La beauté inaltérable que Luzia Simons tente d’insuffler dans ses images pour lutter contre le temps qui passe évoque l’attrait exercé par le caractère éphémère de toute vie, mais aussi la douceur et l’harmonie qui émergent de nulle part, puis retournent au néant. La mémoire devient une catégorie motrice de l’art. Elle devient explicitement sujet.


Exceptionnels par la richesse du clair-obscur, de facture quasi baroque, les scannogrammes de Luzia Simons semblent rendre hommage à la peinture de Francisco de Zurbarán, à cette différence près que l’existence des tulipes passées au crible d’un scanner possède un son, une mélodie extraite du silence et livrée au vacarme de la métropole avant de retourner au mutisme.

C’est la raison pour laquelle la mise en scène de l’exposition de l’artiste au Studio 2 de la Künstlerhaus Bethanien, complétée par une mosaïque ornementale sur le sol composée de loukoums, dégage une sérénité absolue, se satisfaisant par ailleurs de quelques œuvres parcimonieusement disposées sur les murs de l’espace.


Christoph Tannert – directeur de la Künstlerhaus Bethanien (extraits du texte accompagnant l’exposition à la Künstlerhaus Bethanien en 2006)




Une beauté énigmatique et dangereuse


Par leur caractère inhabituel, la profondeur des images et la noirceur mate du fond dématérialisé accentuent l’époustouflante plastique de ces objets naturels que sont les tulipes : sur les photographies en grand format de Luzia Simons, celles-ci semblent posséder une troisième dimension. Même coupées par le bord de l’image, elles paraissent couchées dans des vitrines ou en lévitation dans un espace diffus, sans direction, sans haut ni bas. Il s’agit tantôt de compositions réduites à deux simples corolles, tantôt de brassées complexes, opulentes même, de fleurs coupées et superposées, avec tiges et feuilles. Dans cette figuration naturaliste, les tulipes dégagent une présence inouïe, inquiétante parfois, car leur masse foisonnante semble nous menacer.

La grandeur ou le sublime auquel nous sommes ici confrontés relève d’une catégorie de l’histoire de l’art héritée du motif paysager avec ses lointains infinis devant lesquels les spectateurs que nous sommes semblent presque disparaître. La haute résolution du numérique permet à l’artiste de réaliser des formats gigantesques. En réunissant plusieurs parties d’images, elle confectionne des diptyques ou des triptyques panoramiques de plusieurs mètres de long (…) Leur seule dimension confère à ces fleurs brusquement monumentales et sensuellement ouvertes un surcroît de majesté et de séduction.


Par essence, la fleur est, parmi les angiospermes, une espèce soumise à la biologie de la pollinisation ; du strict point de vue botanique, fleurs et inflorescences servent par leur splendeur chromatique à attirer les pollinisateurs et donc à la reproduction. Papillons, abeilles, bourdons et coccinelles s’y posent, s’y immiscent. De sorte que les photographies de fleurs sont souvent des études sur la sexualité. Sensuelle sans jamais être scabreuse, cette dimension est également latente dans les natures mortes florales en gros plan de Luzia Simons : boutons en voie d’éclosion, pétales charnels entrouverts ou largement épanouis, étamines dardées ou pistils saupoudrés de pollen, tout incite à l’association sexuelle. Un condensé de fertilité qui n’est en même temps qu’un minuscule fragment du cycle éternel de la via. A chaque apogée succède fatalement le déclin.


Par-delà le simple goût de l’art pour l’art, Luzia Simons réalise des mises en scène uniques aux confins de la précision matérielle, de la beauté et de la vanité. Elle déconstruit les représentations picturales traditionnelles de ses motifs (ornementation florale, spécimen ou décor) pour les élever au rang d’art. La technique qu’elle a choisie pour ses travaux est tout aussi singulière : pour ses agencements de tulipes regroupés sous le titre de Stockage, elle ne fait pas appel à un appareil photographique, mais à un scanner spécial qui lui offre une profondeur spatiale incomparable. (…)

Contrairement au photogramme, inventé simultanément par plusieurs membres de l’avant-garde artistique vers 1920, où l’objet choisi se découpe en silhouette, comme sa propre ombre, sur la surface du papier photosensible et se matérialise sous forme d’image, les scanogrammes de Luzia Simons sont des images en relief qui empruntent au fantastique et à l’illusion. Ces deux modes de production picturale, qui l’un comme l’autre se passent totalement d’appareil de prise de vues, ont néanmoins partie liée avec la photographie : comme pour la réalisation de photogrammes, l’atelier de Luzia Simons est en effet plongé dans l’obscurité durant la numérisation, laquelle peut durer jusqu’à une heure.

Alors qu’en photographie analogique traditionnelle la lumière réfléchie pénètre dans l’appareil à travers l’objectif, le scanner soumet la surface du sujet à un balayage lumineux, puis la convertit en un algorithme de données, lequel ne peut être lu et visualisé qu’à l’aide d’un ordinateur. Les données numérisées, générées par une mesure intégrale ultra précise et non focalisée, sont enfin tirées en Lightjet comme pour une photographie analogique ou numérique et montées sur un support, puis sous Plexiglas. (…)


Chez Luzia Simons, illusionnisme et naturalisme s’allient avec originalité; face à ses images, on a aussitôt envie de toucher les fleurs pour s’assurer de leur beauté ou pour les appréhender par le sens tactile. A ce jour, l’illusion d’optique, le trompe-l’œil de la Renaissance, n’ont rien perdu de leur pouvoir de fascination. A mi-chemin entre l’herbarium et l’hortus conclusus, l’artiste fait aussi référence, à travers ses mises en scène de tulipes, aux natures mortes florales baroques hollandaises ou flamandes en évoquant la « tulipomanie » et les transactions ruineuses conclues autour des tulipes et de leurs bulbes dans les Pays-Bas du XVIIe siècle. Aujourd’hui encore, avec plus de mille espèces courantes, ce pays reste le premier producteur mondial de tulipes.


Des confrères de Luzia Simons ont porté eux aussi un regard photographique et artistique sur ces plantes ornementales, à l’instar d’Irving Penn, qui dans les années 1960 fit venir par avion des tulipes de Hollande pour des natures mortes publiées dans un numéro de Noël de la revue américaine Vogue, ou Rémy Markowitsch, avec ses détournements contemporains d’images florales tirées de manuels de jardinage, où il retrace l’histoire de la culture des bulbes et de ses diverses options à dénomination géographique. Chez chacun d’eux, la fleur isolée devient, par une accentuation particulière de ses coloris, un phénomène sculptural et même corporel. (…)


A travers la vaste série Stockage, Luzia Simons décline depuis 1996 et dans d’innombrables variantes le canon floral qu’elle s’est choisi en proposant des compositions surprenantes et sans cesse renouvelées. L’emploi d’une technique de production inhabituelle et nouvelle la fait figurer parmi les pionniers de la discipline. Si la série a débuté avec des formats horizontaux extrêmes de 1:4, elle s’est enrichie depuis de formats verticaux ou carrés et de polyptiques dont les dimensions varient du modeste au gigantesque – et dont l’accrochage est pensé pour insuffler une tension.

On trouve aussi parfois des fleurs stylisées en mosaïque disposées sous forme d’installation au sol, dont la forme n’est perceptible que d’en haut. Ces puzzles insolites, constitués de milliers de petites tesselles colorées, sont en fait composés de loukoums turcs gros comme des morceaux de sucre, qui rappellent à l’artiste les friandises de son enfance brésilienne. La douceur de ces cubes de sirop jaunes et rouges symbolise la pesanteur terrestre, aux antipodes de la légèreté des fleurs scannées ; en outre, ces sujets stylisés posés par terre créent un contraste formel radical avec les illusions spatiales hyperréalistes en deux dimensions que sont les scanogrammes. Et pourtant, ces deux formes d’expression sont nées d’un même talent de Luzia Simons, celui de jouer avec brio des surfaces dans toutes les dimensions, qu’il s’agisse d’une pièce, d’un mur ou du carré d’une image – et d’en souligner les limites de manière subtile ou tranchée.


En termes de contenu, la fleur considérée comme marchandise sur le marché local ou mondial devient finalement pour elle une question culturelle qui se substitue au thème de la migration – interrogation centrale chez elle, également présente dans d’autres groupes d’œuvres. La tulipe, ancienne plante sauvage originaire d’Asie soumise dans l’Europe occidentale des Temps modernes à une culture forcenée qui en agrémentera les pétales des couleurs les plus insensées – donc lien entre nature et culture – est désormais le simple vecteur d’une utopie de beauté éthérée. Par son nomadisme, par son périple de l’Asie vers l’Europe, cette fleur est aussi dans une certaine mesure l’alter ego de l’artiste, que son parcours a conduite du Brésil à l’Allemagne en passant par la France. Où se trouvent les (nos) racines ? Où ont-elles été sectionnées ? Peut-être se sont-elles déjà multipliées ?

Que les corolles soient superposées ou juxtaposées, l’intérêt réside toujours dans l’interaction entre plusieurs tulipes : elles se repoussent avant de se réunir, semblent s’affronter dans une lutte ou s’enlacer avec harmonie. De la multitude d’interprétations possibles naît, comme sur une scène, un drame qui pourrait aussi renvoyer à l’impitoyable combat botanique que se livrent les fleurs pour le partage de la lumière, de l’eau et de la terre. Les couples antinomiques – réalisme et abstraction, lumière et ombre, lisse et déchiqueté – constituent ici l’ossature formelle de la mise en scène. (…)


Matthias Harder – texte de la monographie Luzia Simons, Distanz-Verlag Berlin, 2012