GABRIELA LUPUGabriela_LUPU.html
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PLATZ DES ROMS


Malgré leur style différent, les nouvelles photographies de Gabriela Lupu constituent la suite logique des séries précédentes. Installée en France depuis 2002, l’artiste s’intéresse toujours à son pays natal, la Roumanie. Cette fascination, elle l’explique avec les mots : « pour comprendre où on va, il faut savoir d’où on vient ». Gabriela Lupu joue le rôle d’un visiteur pour parler de son pays. La distance géographique l’a aidée à gagner la distance mentale qui est nécessaire pour mener des recherches sociologiques, voire anthropologiques.

La Roumanie de Gabriela Lupu, c’est la Roumanie des minorités, des communautés, qu’elle définit comme des « mal-aimés ». Il peut s’agir des mineurs de charbon, ainsi dans une série de photographies couleur publiée sous forme de livre. Après la chute du régime de Nicolae Ceausescu, ces ouvriers ont connu un changement radical de leur statut social. En quelques années seulement, ceux qui appartenaient à l’élite du pays sont devenus des « mal-aimés ». Autrefois bénéficiant d’une haute estime (et surtout de salaires élevés), les mineurs font partie des perdants de la révolution, ce qui a été exploité par les nouveaux pouvoirs des années 1990. Manipulés par des promesses et l’argent, ils ont été utilisés pour réprimer des intellectuels réclamant une démocratie selon le modèle européen. Leur réputation violente née dans ces années-là est restée fixée dans l’esprit des Roumains, pendant que la plupart des mines ont été fermées et détruites depuis, et les mineurs et leurs familles renvoyés dans la pauvreté. Ainsi, les mineurs de charbon sont devenus aussi « mal-aimés » qu’un autre groupe stigmatisé : les communautés tsiganes.

Gabriela Lupu les a rencontrés, eux aussi, afin de partager leur vie, et de documenter le quotidien avec des dessins exécutés sur place. Puis, chaque soir, elle a couché sur le papier ce qu’elle a vécu pendant la journée. C’est un travail artistique qui est basé autant sur la documentation que sur l’imagination, deux techniques qui, d’habitude, distinguent les domaines de la science et de l’art. En lisant ces textes, nous pensons aux recherches ethnologiques, à l’observation participante. Ce qui intéresse Gabriela Lupu, ce sont d’abord les détails, les petits gestes humains ou la position des objets qui entourent les individus. L’artiste dit qu’une fois gagnée leur confiance, elle n’a plus beaucoup parlé avec les personnes qu’elle a rencontrées. Elle ne pose pas de questions, elle les garde pour elle et les reporte dans l’autoréflexion : « mon hypothèse est que beaucoup de choses dans la cabane apparaissent et disparaissent, changent très souvent de place au fil de semaines ». L’artiste ne demande pas si son observation est juste, ni la raison pourquoi ces objets ont été déplacés, elle se contente de donner les impressions en adoptant une attitude distanciée. Ainsi, Gabriela Lupu laisse place à l’autonomie de l’inconnu et au mystère, elle ne cherche pas à expliquer les phénomènes, elle raconte les faits comme étant donnés. Dans ce sens, elle renonce à une classification scientifique/statistique - les observations ne concernent pas les particularités d’une communauté marginalisée, mais les particularités de cette cabane, de cette famille.

L’œuvre ne se termine pas ici, avec les dessins et les textes. Dans une troisième étape, Gabriela Lupu redonne vie à ses observations en créant des objets en papier, des petites marionnettes qui rappellent les mobiles d’Alexander Calder, mais aussi les bronzes d’Alberto Giacometti ou le théâtre d’ombres chinois. L’artiste les place sur la scène de son petit « théâtre » personnel afin de créer des photographies monochromes que l’on voit aujourd‘hui. Si l’on regarde l’évolution du travail de Gabriela Lupu, on constate bien qu’elle est partie d’images très directes - les photographies des mineurs - pour arriver à une abstraction qui ne présente que les formes basiques comme l’idée même de l’objet.

Cette démarche minimaliste de l’artiste a pris forme depuis son travail de « traduction » des photos reproduites dans les livres de poche retraçant l’histoire de la photographie par des dessins. Elle y a découvert ce qui se trouve à la base de chaque image : les lignes qui construisent le regard. Maintenant, elle transforme la réalité dans la documentation dessinée, dans l’observation écrite, et par le biais d’une « réinterprétation » de l’image, en réalisant des photographies « d’après » qui sont passées par le filtre du dessin et nous montrent l’essence de l’original (qui devient quasiment méconnaissable).

C’est ainsi que Gabriela Lupu montre la normalité des « mal-aimés ». Elle arrive à une généralisation en dirigeant son regard vers des objets qui ne sont pas « exotiques », limités à une situation précise, mais qui sont typiques pour chaque société humaine. Ces (photographies des) objets en papier pourraient bien signifier des objets vus dans un appartement chic du 16e arrondissement de Paris autant que dans la cabane d’une famille de Roms. On y trouve une manifestation du caractère général qui met en question les jugements, les discriminations. Les objets en soi référencent les mêmes besoins partout. Dans le théâtre de la vie, les rôles sont distribués par hasard, de manière arbitraire, et l’abstraction montre de quelle manière ils sont, au fond, échangeable. Lorsqu’on lit ses titres, comme  « mère et fils », « massage du dos », ou encore « ampoule, eau, bassin », et regarde la photographie d’une marionnette en papier basée sur une observation écrite, elle-même basée sur un dessin, on ne voit plus des minorités « mal-aimés ». Les objets sont universels, tout comme les émotions. Ce qui se trouve au cœur du travail de Gabriela Lupu, c’est la réduction à la normalité qui montre la banalité et l’insignifiance des stéréotypes. Dans les lignes fondamentales, les « mal-aimés » ne se distinguent plus des « bien-aimés ».

Christian Hain