CÔME MOSTA-HEIRTCoME_MOSTA-HEIRT.html
ARTISTES.html

Pièces mont(r)ées



Mon expérience de la présentation me pousse à répondre à une préoccupation dont je réitère, après plusieurs années de progression lente, une nouvelle approche.

Tout d’abord dans la façon de mettre en place ces sortes d’assemblages que je qualifierai   d’automatiques dans leur élaboration même.

Ainsi, je prends de petits tasseaux coupés à l’aide d’une scie à ruban, je les assemble d’une manière aléatoire, puis je les peins à l’aide de trois couleurs vernissées, bleu, rouge écarlate et ocre, le tout tendu vers le sombre. (…)


Ces structures de différentes tailles vont s’agencer dans l’espace, au bon vouloir du concepteur : au sol, au mur, au plafond, solidifiant la pièce et prenant en charge l’espace essentiel de l’endroit. Enfin, nous nous trouvons dans l’extrême liberté esthétique. (…)

Non, nous ne sommes pas dans un rapport idéologique avec l’art mais bien dans l’art. (…)


Les voies de la liberté sont multiples et nous ne sommes pas si éloignés d’un grand retour à la métaphysique aristotélicienne. Point de rupture, que du continu ! L’homme étant ainsi fait qu’il absout tout. On revient à la forme qui remodèle l’espace : on y est plus que jamais. Espace grandiose interplanétaire qui nous dépasse évidemment. Mais aussi espace mental valorisé sans arrêt par des techniques reprises en psychanalyse ou en communication.

Le lieu donc de la galerie est assurément aléatoire lui aussi ! Ce sont les juxtapositions de ces deux aléatoires : le volume dans sa proposition et le lieu.


C’est de cette vue que l’on commence à comprendre comment surgit la proposition dans son mode opératoire. Elle est essentiellement une interrogation sur l’espace. Il est bien entendu que les différentes mises en scène de l’interrogation de l’espace réel de mon travail ont finalement une conséquence : la représentation. Je dois dire que je ne travaille pas à partir d’une idée mais à partir de la matière. N’est-ce pas le volume plastique qui crée l’espace ? J’avais dans un texte précédent dit ma préoccupation de trouver un nouveau langage. Il serait pour le moins curieux de revenir sur le mot statuaire. Or, ce qu’il convient de renommer c’est le nouveau sens du statut de l’objet ou de la sculpture, puisque nous l’appliquons non pas dans son acception traditionnelle classique mais dans une terminologie qui nous rapproche du concept éminemment moderne de la spatialité.


Côme Mosta-Heirt, 2010


Extrait du texte du catalogue de l’exposition à La Galerie Granville, 2010



L’innommable    


Les sculptures grecques qu’aujourd’hui nous admirons, idéalement blanches, étaient peintes autrefois, comme les sculptures romaines et celles du Moyen-Âge, comme les sculptures asiatiques et sud-américaines anciennes, quelquefois récentes.

Côme Mosta-Heirt, lui, ne peint pas des sculptures, il articule son art dans un espace singulier entre peinture et sculpture.

Depuis toujours.

Et depuis toujours, c’est-à-dire depuis ses premières expositions à la galerie Eric Fabre dans les années 1970, jusqu’à aujourd’hui - en passant par sa participation à la biennale de Venise en 1988 (…) - un même souci, une même passion le conduisent : réaliser une peinture dans l’espace en trois dimensions.

Le fréquentant de loin en loin, mais depuis longtemps, je croyais bien connaître Côme Mosta-Heirt à propos de qui j’écrivais en 1983 -  il y a 27 ans ! – que son art se fondait sur un rapport entre dualité et unicité. Et puis, lui rendant visite en mai, dans son atelier de la cour de la ferme Saint Lazare, près de la gare de l’Est à Paris, je découvre ses vidéos, une demi-douzaine de vidéos. Il m’apprend alors que, des petits films de ce genre, il en fait depuis 1978.

« Tous les sculpteurs dessinent, lui dis-je. Brancusi faisait de la photographie... C’est ta façon de dessiner, non ? »

« Si, me répond-il devant l’écran de son ordinateur où nous regardons ses vidéos. J’ai beaucoup dessiné. Un jour, je me suis dit : « Je ne vais tout de même pas faire de la gravure et la photographie m’emmerde. Donc j’ai réalisé des petits films, très, très légers, en activité parallèle à la sculpture».

Très, très légers, en effet, sont ces « petits films »; mais surtout très libres. A la limite parfois du simple gag, comme cette pochade intitulée « Marine » où l’on voit un peintre planter son chevalet dans l’eau devant les falaises d’Etretat (qui sont des sculptures), se faire malmener par les vagues, le tableau et le chevalet tomber, s’en aller à la dérive. On peut y voir un naufrage ironique de la peinture. « C’est fini » indique un intertitre.

Bon.

Mais « Haro Artistes » (l’art aux artistes) réalisée en 2007, courte vidéo de 14 minutes, apparemment aussi légère et déjantée, c’est autre chose ! Une pure merveille. De fantaisie vraie, de désinvolture alerte, pleine d’inventions minuscules, d’humour délicieux, où l’art jaillit à chaque seconde, présent, inventif, effervescent. Tout cela zébré d’éclats de rire retenus et d’éclats d’idées en rafales.

Que voyons-nous ? Une œuvre en train de se faire et même en train de s’embrouiller, des esquisses, des « fusées », comme dit Baudelaire. Côme Mosta-Heirt face à la caméra, mais bougeant tout le temps, avec autour du cou ou à bout de bras, des ampoules, des fils, des interrupteurs et une pancarte portant le « Haro Artistes » du titre, se fiche du cadrage, du dispositif qu’il s’essaie à mettre en place, lançant à son assistant « Non ça ne va pas », « Tourne ta caméra à gauche... à droite... plus bas... ferme la porte », « Ecoute moi, va chercher un tabouret. Te presse pas ! » Tout le hors champ d’un tournage, en somme. Tout le plaisir de l’esquisse appliqué à la vidéo.

Quel pied de nez à l’esprit de sérieux !

Quelle introduction à l’œuvre d’un artiste négligé de la renommée, apprécié de quelques pairs et non des moindres, qu’on n’en finit pas de redécouvrir, malaisé à saisir et dont on se méfie car il n’entre dans aucune catégorie.

« Je suis fou de Rembrandt et de minimalisme », dit-il souvent, non par provocation, mais parce que là est sa vérité, qu’il exprime dans de grands écarts, des mixtes troublants, entre des pôles opposés. « Je fais un travail très sensuel. Je suis un sensuel. Je radicalise dans le sensuel. Je suis à part », dit-il en montrant une sculpture peinte ou une peinture qui se saisit de l’espace, on ne sait, qui évoque Tony Smith, tout en me parlant de Carl André et ajoutant dans le même mouvement qu’il va voir, chaque semaine, au Louvre une petite toile d’un peintre français du XVII° siècle nommé Lubin Baugin. L’œuvre s’intitule « Le dessert de gaufrettes ». On peut la voir au 2° étage de l’aile Richelieu.

En la regardant, on comprend en partie, mais profondément, ce qui est à l’œuvre dans l’art de Mosta-Heirt, dans ce mélange de la litote et du rayonnement, dans ce dépouillement sensuel, en effet, dans cet art à la fois souverain et latéral, central et parallèle, «  baroque », a-t-on dit parfois. Et, sans doute l’est-il, aussi, baroque, et profus, et raffiné. Divers. Riche. Contradictoire.

Même la couleur, chez lui, ne se résume pas exactement à ce qu’on a l’impression de voir : des rouges, des bleus, des ocres constituent, par superpositions lentes, ce noir ou ce brun foncé qui couvre ses bois ronds, lisses et luisants, les « jambages » qu’on voit ici. On ne le distingue qu’après une longue contemplation, en variant le point de vue. Il y a d’étranges pudeurs, de curieuses réserves, de surprenants raffinements chez cet artiste puissant qui, ailleurs, attaque à la hache l’altuglas, là, occupe l’espace et le fait vibrer.

Il s’agit d’échapper à la forme qui fige.

Il s’agit de créer des volumes de couleur.

Il s’agit de faire chanter ce qui, dans l’art, échappe ; même à l’artiste.

De le saisir tout en le laissant échapper.

Ses sculptures épinglées au mur comme des insectes ou qui courent sur la cimaise comme des peintures hérissées, mettent en scène l’improbable ou, comme le dit Beckett, « l’innommable ».

« L’art est fait pour troubler », avouait Braque.

Bram van Velde, affirmait, lui : « Peindre, c’est peindre le visage de qui n’a pas de visage ».

Côme Mosta-Heirt, dans l’entre-deux du sens, dans l’entre-deux de la forme, dans l’entre-deux des genres, dans un ailleurs énigmatique, fait surgir avec ses sculptures peintes, avec ses peintures qui inquiètent et font chavirer l’espace, comme dans ses vidéos, un tremblement où l’humour rôde, une « voix de fin silence », comme disait Roger Laporte s’inspirant du Premier Livre des Rois.

Face à ce qui se dérobe, voici un art à la fois affirmé et vacillant.

Oui : précaire et lumineux.

Michel Nuridsany

Texte publié dans le catalogue de l’exposition de Côme Mosta-Heirt à la Galerie Granville, 2010

 


CoME_MOSTA-HEIRT.html
CoME_MOSTA-HEIRT.html